Si vous le lui demandez, Corneille vous dira que ce nouvel album est son « premier ». Et que tout commence avec lui. Non pas que l’artiste renie le précédent. Surtout pas ! Mais ce second opus relie l’homme qu’il est devenu à l’auteur-compositeur, dit-il et cela s’entend, comme une évidence, et pour la première fois. Corneille n’est pas un autre mais plus tout à fait le même. Plus libre, dit-il, d’être « lui ». D’oser dire, sans carcan formaté, ce qu’il est devenu, un jeune Africain métissé de ses vies à Montréal et à Paris, un homme qui va de l’avant. Et qui ne ressemble à personne d’autre.
Plus mature aussi, a-t-on envie de suggérer en écoutant ses 14 nouveaux titres. Corneille, venu de loin, chante encore le Rwanda, dans les bouleversants « Reposez en paix » et « Sur la tombe de mes gens », hommages tout en nuances subtiles, aux siens disparus, à sa mère et son premier amour, aux rues de Kigali où il a tout appris gamin et aux vents chauds des Mille-Collines.
Comme un retour pas obligé mais voulu, sans misérabilisme jamais, d’un homme qui veut témoigner, encore et encore, « parce que c’est aussi sa responsabilité de survivant », faire vivre la mémoire des disparus et des rescapés du génocide rwandais projetés, comme lui alors adolescent, dans une horreur abyssale. Avec une force qui, bien sûr, vient de loin, et avec cette émotion, cette sincérité sans pathos, qui a créé un lien comme il en existe rarement entre un artiste et son public, que ce dernier vienne des « beaux » quartiers comme des banlieues. Une fois encore, les paroles de Corneille peuvent résonner en chacun.
Aujourd’hui l’homme, jamais dupe des paillettes, a mûri et c’est d’avenir «qu’il parle, fort de cet amour reçu de ceux qui m’ont recueillis et de ceux qui écoutent mes chansons ». Cet avenir qu’il «ne pouvait évoquer il y a encore un an. Aujourd’hui je vais bien, je me sens apaisé, c’est vrai. Le Rwanda est en moi et le restera toujours, mais ces racines me poussent aujourd’hui à aller de l’avant, à construire du positif. »
Et, autre chose inimaginable il y a à peine un an, il y retournera dans ce pays dont il a fui pour sauver sa peau, comme le chante « Iwacu » (ce qui signifie « chez nous » en Kyniarwanda).
Le concert, devant 19 000 personnes déchaînées dans le grand stade de Dakar, auquel il a participé en janvier dernier à l’invitation de Youssou N’Dour lui a fait soudain revivre tant d’émotions enfouies, que la célébrité n’ont pas altéré, lui a aussi redonné l’envie de l’Afrique, « de ses sons, de ses rythmes, de ses parfums, de ses couleurs ». De ses hommes aussi, dont il se fait la Voix au travers de deux magnifiques titres qu’il dédie à ces « marchands de rêve », qui quittent la pauvreté pour aller chercher à des milliers de kilomètres un avenir qu’ils veulent de dignité et respect, ces « enfants du bas dont le jour viendra», « ceux qui ont droit au bonheur, avec ou sans papiers ». De ses femmes, toutes les femmes, – omniprésentes dans l’album – celles d’ici et d’ailleurs, épouses et mères, amantes et sœurs, qui « font battre le cœur de l’Afrique et du monde entier », de toutes celles qui sauvent et apaisent, qui pardonnent et promettent l’espoir sans jamais tricher. Ces femmes, comme cette « Petite sœur » qu’il porte de sa tendresse et dont il calme les peurs d’adolescente.
Il en est convaincu, c’est sa profession de foi : Dieu est une femme ! Et ce n’est pas un hasard s’il a choisi ce titre pour présenter ce nouvel album. Le choix de cette calme ballade peut paraître inattendu. « Si l’on m’avait dit, en l’écoutant que c’est ce qu’on attendait de moi, avoue-t-il, j’aurais moins été tenté de la choisir ! » Le choix est courageux. Preuve d’une exigence autant sur les textes que sur la musique. Preuve que l’artiste – et l’homme- sait « où il va ». Confiant et vigilant, et – surtout - amoureux ! Mais l’un ne va pas sans l’autre. Et c’est tant mieux, cela nous vaut ce petit bijou de sensualité qu’est « Viens ».
Ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre, vous dit-on. Corneille ? Une belle découverte, assurément. Oui, découverte puisqu’il se découvre enfin. Et une belle, très belle, rencontre avec un artiste qu’on croyait connaître et qui révèle, ce que l’on pressentait sans doutes, quand il nous chantait « qu’il venait de loin » : un homme bien. Un artiste qui nous emmène avec lui, au travers de ses nouveaux titres, sur un chemin qu’il veut désormais ouvert vers l’avenir. Si l’homme comme l’artiste n’a qu’un message, c’est celui là : « Toujours faire pencher la balance du côté de la vie ».
L’ALBUM
Pour ce 2ème album studio, Corneille, qui comme à son habitude cumule les
casquettes d’auteur et de compositeur avec l’aide de son fidèle guitariste Andy
Dacoulis, a choisi de s’orienter vers un disque nettement plus organique que le
précédent.
« Au départ, je pensais faire très minimaliste. Toutes les chansons étaient guitare voix, avec un peu de percus. Ensuite, je me suis mis à bâtir autour de ça en allant chercher plein de couleurs différentes dans ce que j’aime écouter. »
Si les instrumentations sont donc parfois réduites au strict minimum – quelques cordes – pour gagner en émotion (« Reposez en paix », « Sur la tombe de mes gens »), elles n’excluent pas pour autant une grande richesse musicale.
Du Ndombolo au Zouk en passant par l’Afrobeat (« Iwacu »), de la Bossa (« Si tu savais ») au Reggae et au Ska (« Quand on aime tant », « Notre jour viendra » avec Nadia Theobal), de la Soul au Jazz (« Toujours le même » et son sample – le seul de l’album – du « Manhattan » d’Ella Fitzgerald), le chanteur compositeur fait preuve d’une certaine maturité dans la maîtrise de toutes ces influences.
Corneille invite même le Conservatoire de Musique Moderne de Montréal sur « Les marchands de rêves », un titre porteur d’espoir. « En Amérique, le rêve est un objectif à atteindre. En Afrique, c’est quelque chose d’inaccessible qu’on regarde de loin. Quand on vient de ce continent-là, s’il y a un rôle important qu’on doit jouer en tant qu’artiste ou même sportif, c’est de vendre ce rêve aux jeunes qui n’ont plus rien pour espérer. » C’est également d’écrire au soi-disant gendarme du monde au nom de tous les oubliés dans une vibrante « Lettre à la Maison-Blanche » : « Je viens te voir en grande détresse / J’ai les valises pleines de messages de SOS » chante-il ainsi.
Mais n’allez pas croire pour autant qu’il a pris la grosse tête. Et ce n’est pas parce qu’on peut le croiser sur Saint-Laurent, à Montréal, au volant de sa Porsche qu’il va maintenant prendre les gens de haut. La preuve avec « Toujours le même » qui permet également à Corneille de démontrer que, question flow, il n’a rien à envier aux plus grands chanteurs de hip hop soul, tels Jaheim ou Dave Hollister.
Parce qu’il faudra bien y revenir un jour, Corneille évoque aussi les doutes qui l’assaillent à l’idée d’un retour prochain au Rwanda – pays qu’il associe encore beaucoup au chaos – avec « Sur la tombe de mes gens », sûrement la chanson la plus émouvante de l’album. On comprend, dès lors, les paroles très fortes qui jaillissent de ce titre : « Vais-je vouloir leur faire la peau / À ces maudits fils de chiennes / Les grands comme les petits bourreaux / Où vais-je rester peace quoi qu’il advienne… » Il explique : « Quand on est réellement en colère, on a ces mots-là qui sortent. Il était important de garder cet esprit intact et de ne pas l’édulcorer en mettant un peu de sucre autour. »
On découvre, plus loin, un Corneille amoureux. Généralement très pudique sur le sujet, il n’hésite pas à dévoiler ses sentiments avec « Viens » et surtout « À vie », une déclaration d’amour sanguine que beaucoup aimeraient se voir adressé. Alors oui, on a aujourd’hui en face de nous un homme comblé. Même si cela peut parfois susciter chez lui quelques craintes. Celle notamment de ne plus plaire à un public qui l’a découvert et tant aimé dans la douleur, comme il l’avoue dans « Si tu savais » : « Souviens toi de « Seul au monde », tu m’as écouté / Mais j’ai peur d’être heureux et donc de t’ennuyer. » Mais l’essentiel est ailleurs. Comme il le dit lui-même : « Ce qui m’importe le plus, c’est que les gens aient le même attachement à mes chansons qu’ils avaient sur mon 1er album, et qu’ils trouvent autant dans ce disque. Finalement, le plus important, c’est que cet album me ressemble. »


