Les lemmings, vous connaissez ? Ce sont de petits rongeurs, cousins des campagnols, qui vivent principalement dans le nord canadien. Tous les 4 ans environ, après de véritables explosions démographiques, ces mammifères disparaissent en masse. Accidents, régulation orchestrée par leurs prédateurs, suicides ? Les scientifiques planchent toujours pour tenter de percer le mystère.
A partir de cet étrange phénomène, Tété, chroniqueur inspiré, a écrit et
composé «Le Sacre des Lemmings et autres contes de la lisière». Douze chansons
qui dressent un parallèle avec d'autres mammifères dont les comportements
pourraient bien menacer la pérennité du groupe...
Disque-concept, allégorie en douze déclinaisons, recueil de nouvelles ? Libre à
chacun d'y trouver ce qu'il cherche. « Il ne m'appartient pas de dicter aux
gens la manière de s'approprier ce que je peux faire. J'essaie juste de
distribuer quelques clefs » confie l'auteur. Ce qui est sûr, c'est que des
thèmes comme le racisme, la solitude des déracinés, la précarité... parfois
effleurés dans ses précédents albums (« L'Air de rien » et « A la faveur de
l'automne ») apparaissent ici sous un éclairage différent. « L'image des
lemmings se jetant de manière aveugle dans le vide me permet de parler de cette
difficulté que nous avons de vivre ensemble, confesse-t-il. « J'aime me placer
sous cette sainte Trinité : vivre les choses, en rendre compte et les défendre
sur scène. C'est pour ça que j'écris et que je chante ».
Ainsi, dès 1998, année où il a débarque à Paris après une enfance à
Saint-Dizier (dans le nord-est de la France), ce musicien autodidacte propose
ses premières gammes pop-folk dans les rues, aux terrasses des cafés ou dans
les bars, perpétuant ainsi l'esprit des songwriters plutôt que celui des griots
de son Dakar natal.
Musicalement, il puise son inspiration dans le blues du delta du Mississippi. «
Parce toute la musique nord américaine de la seconde partie du XXème siècle
vient de là. Qu'elle soit dépouillée ou très arrangée. Pour moi, les Beatles,
Bob Dylan, Bob Marley, Jimi Hendrix... sont les héritiers, les dépositaires de
cette culture qui a bercé mon adolescence».
Mais revenons à nos petites bêtes...
Après un prélude musical figurant « L'Aube des Lemmings » Tété ouvre l'album
avec « Fils de Cham ». Une chanson qui lui a été inspirée par la lecture de la
Bible ! « J'y ai puisé l'histoire de Noé et de ses trois fils Sem, Japhet et
Cham. Ce dernier aurait découvert son père enivré et nu. Au lieu de couvrir son
père, il s'empresse de rapporter l'évènement à ses frères. Noé, furieux, aurait
maudit la descendance de Cham. D'après la légende, les noirs seraient les
héritiers de ce fils indigne ». A partir de cette anecdote, Tété a ciselé un
texte puissant, distancié et bouleversant sur la situation des noirs dans le
monde.
Pour « Anna Lee Soleil », aux accents orientaux, le propos semble plus léger.
Cette diseuse de bonne aventure qui officie en lieu et place des confesseurs et
psychologues, montre du doigt les failles d'une société en rupture de
dialogues.
Dans la même veine « Madeleine bas-de-laine » cultive sa paranoïa tandis que « La Relance » fustige, sur le mode de la chanson de gestes, les politiques et leurs vaines promesses d'un souriant renouveau. Après le doux-amer « Comme Feuillets au Vent », Tété se plie à l'exercice de la chanson d'amour ! Mais celle qu'il adresse à « Caroline » prend une forme volontairement surannée. « J'aime cette mise à distance qui consiste à recourir à l'emploi de personnages et de costumes en vrai comme au sens figuré, comme l'emploi d'un langage inattendu peut l'être » explique l'auteur de cette épistolaire déclaration. Pour « A la vie à la mort », il retrouve le plaisir de la guitare-voix avant d'offrir une nouvelle pause musicale glorifiant, sur fond de cordes et d'instruments à vent, « Le Sacre des Lemmings ».
Dans la seconde partie de l'album, il évoque successivement les déracinés avec une sorte de valse triste baptisée « A Flanc de Certitudes », la quête de l'amour dans « Mon Trésor », le rapport à la route et à l'itinérance dans « Par Monts et Vallons », sa passion pour l'image (« Les Visages et les Moments ») et l'heureux hasard des rencontres ou des retrouvailles (« La Croisée des Chemins »). Des morceaux qui se terminent logiquement par une ultime référence au «Crépuscule des lemmings ».
Bilan d'une journée, d'une vie, d'un siècle qui s'achève ou d'un autre qui se profile ? « J'ai voulu que chaque chanson soit différente mais qu'elle renvoie à quelque chose qui la rend complémentaire aux autres » souligne Tété qui signe là un opus qui conjugue à la fois son amour des ambiances acoustiques, des textes gentiment subversifs lisibles à plusieurs niveaux, entre optimisme lucide et convictions profondes.
« Le challenge était d'avoir des couleurs et des thèmes différents tout en
privilégiant la cohérence. De donner des indices, en permettant au public de
finir l'histoire ».
Celles que raconte « Le Sacre des Lemmings et autres contes de la lisière »,
sur les rythmes pop-folk-bluesy qu'il affectionne, sont à l'évidence
universelles et... terriblement humaines.


